Venise : une espèce en voie de disparition ?

A Venise, il y a quelques mois, j’ai fait la connaissance de Jane da Mosto lors d’un évènement socioculturel. Détentrice d’un diplôme de zoologie de l’Université d’Oxford ainsi que d’une maîtrise de l’Imperial College de Londres, Jane est une spécialiste de l’environnement, du développement durable et des changements climatiques.

Après nous être trouvé des atomes crochus, Jane et moi nous sommes longuement entretenues de son expérience professionnelle et des efforts qu’elle déploie depuis des années pour défendre le patrimoine et l’écosystème exceptionnels de la Sérénissime.

Au terme de ses études, Jane a travaillé à Londres comme consultante en gestion et en capital risque, puis s’est jointe au groupe d’économie environnementale à la fondation Eni Enrico Mattei de Milan. En 1995, elle s’est installée à Venise et impliquée dans bon nombre d’institutions, de conférences et d’organisations telles que les Projets européens en faveur des ONG, le Programme international Géosphère-Biosphère, l’Examen territorial de l’OCDE consacré à Venise, et le programme Agenda 21 pour Venise publié par les Nations Unies, pour ne citer que ceux-là.

L’année 2012 a marqué pour Jane un point tournant lorsqu’elle a co-fondé We Are Here Venice, une ONG dont le but premier est de bien cerner, sur la base des recherches scientifiques qui ont été menées sur le sujet, les grands défis auxquels Venise doit aujourd’hui faire face. We Are Here Venice puise dans de nombreuses sources, entre autres les réseaux agissant sur le terrain, afin d’obtenir une information aussi précise que possible sur la ville et sa lagune, et soutenir une recherche universitaire rigoureuse sur les questions cruciales. L’ONG est ainsi en mesure de sensibiliser l’opinion publique, à l’échelle tant mondiale que locale, sur la grande vulnérabilité de Venise.

Il y a quelques semaines, j’ai demandé à mon amie et collaboratrice Katja Meier – qui était la « star » de l’un de nos récents articles – d’aller rencontrer et d’interviewer Jane sur ce combat qu’elle mène depuis 2012 pour la sauvegarde de Venise :

Katja – Jane, vous êtes spécialiste de l’environnement et avez vécu à Venise de nombreuses années. Pourquoi, à votre avis, devrait-on interdire aux paquebots de traverser la lagune de Venise ?

Jane – La lagune est un écosystème fragile – la plus vaste des zones humides d’Italie, où l’on trouve des plantes qui ne poussent nulle part ailleurs, et l’une des plus grandes faunes ornithologiques du bassin méditerranéen. Les paquebots menacent cet écosystème, et donc Venise. Ne pas protéger la lagune, c’est comme si on tuait la poule aux œufs d’or, ou l’enfant dans le ventre de sa mère.

Katja – Des actions ont-elles été entreprises pour résoudre ce problème ?

Jane – Des solutions sont envisagées depuis des années, mais il a fallu le naufrage du Costa Concordia, en 2012, au large de l’île de Giglio en Toscane méridionale, pour que le gouvernement italien prenne enfin les choses en main. Une loi a été adoptée il y a cinq ans pour interdire aux paquebots de passer devant la place Saint-Marc.

Katja – Mais les paquebots passent toujours devant cette place, n’est-ce pas ?

Jane – Oui, parce que la loi stipule que l’interdiction n’entrera en vigueur que lorsqu’une solution de rechange viable aura été trouvée pour les paquebots. Or cette solution n’a pas encore été trouvée. Certains ont proposé que de nouveaux canaux soient creusés, ce qui serait catastrophique pour l’écosystème de la lagune. Il existe de bien meilleures options, mais les discussions traînent en longueur, n’aboutissent à rien de concret, et pendant ce temps-là les paquebots continuent de passer !

Katja – Une forme de tourisme maritime qui ne mettrait pas Venise en danger peut-elle être envisagée, à votre avis ?

Jane – Bien sûr! Venise a une longue histoire maritime, et de merveilleuses traditions telles que la voile et l’aviron. Mais les embarcations et les bateaux doivent, de par leur taille, s’adapter à la ville, pas le contraire ! Ce n’est pas à Venise de s’adapter aux cités flottantes que sont devenus les grands paquebots.

Katja – Vous avez produit, pour le Fonds Venice in Peril, un rapport favorable aux travaux de restauration qui ont été réalisés depuis les grandes inondations qui ont touché Venise et Florence en 1966. Vous êtes également co-fondatrice de We Are Here Venice. Quel est la mission de cette organisation ?

Jane – Venice in Peril a récemment fait le choix de se concentrer sur la restauration des monuments, chantier qui restera toujours prioritaire à Venise. Mais il faut aussi, urgemment, veiller à ce que Venise ne devienne pas qu’une ville-musée. Nous devons inviter les plus grands spécialistes à se pencher sur les problèmes engendrés par le tourisme de masse. A Venise, ville construite entre terre et mer, ces problèmes sont d’une ampleur exceptionnelle. Pour contrer les effets négatifs du tourisme, il nous faut approfondir ces questions en nous associant aux instituts de recherche. We Are Here Venice travaille en étroite collaboration avec les activistes et militants locaux, qui ont besoin de faits et de chiffres fiables pour pouvoir discuter avec les responsables politiques. Étant l’une des plus grandes destinations touristiques au monde, Venise devrait être également à l’avant-garde de la recherche dans ce domaine. Bien qu’ils ne constituent qu’une partie du problème, les paquebots en sont l’expression la plus emblématique. Mais il faut également agir à d’autres niveaux : systèmes de billetterie innovants, intervention d’ingénieurs logiciel visionnaires, implantation locale de sociétés de pointe pouvant proposer des solutions aux problèmes que pose le tourisme. Si nous avons été capables d’envoyer des hommes sur la lune, nous devrions pouvoir relever les défis auxquels Venise doit faire face.

Katja – De toutes les villes italiennes, Venise est celle qui a les rapports les plus étroits avec l’art contemporain – la Biennale, le Palazzo Grassi, la Punta della Dogana… Les villes historiques, en Italie, sont encouragées à investir davantage dans la vie culturelle locale pour dissuader la jeune génération de « s’exiler ». Cette politique fonctionne-t-elle à Venise ?

Jane – A propos d’art contemporain, il faut également mentionner le musée Guggenheim, qui est celui qui attire en Italie le plus grand nombre de visiteurs. Cette politique d’investissement est vitale pour Venise, qui souhaite montrer qu’elle est autant tournée vers l’avenir que vers son passé. Cependant, cette seule solution ne suffit pas. Mon fils a aujourd’hui vingt ans, et bien sûr j’aimerais qu’il choisisse lui aussi d’habiter cette ville. Mais quelles options s’offrent à lui autres que les métiers de serveur ou de préposé à la vente dans une boutique ? Il n’y a pas assez de perspectives d’avenir ici pour la jeune génération. Malgré la qualité de vie qu’on peut y trouver, Venise doit se diversifier sur le plan économique si elle veut que les plus jeunes restent et travaillent en son sein.

Katja – Hormis s’abstenir d’arriver à Venise en paquebot, quels autres conseils pourriez-vous donner aux voyageurs qui aimeraient visiter cette ville de manière « responsable » ?

Jane – Comme le disait Ambroise de Milan : « A Rome, fais comme les Romains ». A Venise, adaptez-vous au rythme de la ville, ne vous attendez pas à trouver de la pizza partout, essayez les spécialités locales. Prenez également le temps de visiter les musées et de participer aux activités culturelles. Et gardez à l’esprit que plus vous passerez de temps à Venise, plus vous en apprécierez les attraits et la quiétude. Enfin, essayez de vous lever tôt pour pouvoir assister à l’incomparable spectacle que nous offre la Sérénissime au lever du jour !

Katja – Merci beaucoup, Jane, de nous avoir accordé cet entretien.

Jane – Tout le plaisir a été pour moi, Katja.

Et grazie mille à vous deux, Jane and Katja!

 

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